Espaces précaires

À l’origine, un regard posé sur le paysage, paysage urbain, campagne. Loin de l’idée de nature, une vision picturale. Des peintures qui prennent leur source là. Une pièce comme une « maison » en lauzes et métal sur une terrasse. Architecture et monument, peinture et sculpture, in-situ.
Pour la Finlande, le désir de s’installer à l’extérieur et de mettre en œuvre un processus de travail lié à ce projet précis rejoignant une démarche d’ensemble.

Joël Renard a construit de petites architectures dans son atelier et il en réalisera sur place dans la nature, une nouvelle pour servir d’espace d’exposition aux autres. Interroger ainsi, à travers ces objets architecturaux, le lien entre oeuvres et lieux de présentation en un retournement tautologique où les oeuvres deviennent elles-mêmes des prototypes, volontairement sommaires, d’espace. Chaque élément est autonome, l’ensemble de la « vitrine » et des éléments produit néanmoins, une installation unique. Espace d’exposition, espace démonstration, lieux investis, vitrine.
Prenant à revers l’idée de in-situ, Joël Renard crée son propre espace d’exposition mais choisit celui-ci par rapport à un lieu précis. Le choix de sa situation, sa construction, ses détails, seront liés au lieu et à son environnement ; pourtant les projets présentés pourront l’être ailleurs. Déplacements possibles, emplacement choisi.
Le terme de maquette ne convient nullement à ces objets qui, dans leur échelle, désignent un rapport possible, tendu, entre architecture et sculpture. Ils sont emplis d’éléments indiciels que nous pouvons nommer comme le souvenir de certains architectes – Aalto, Rietveld -, de certaines fonctions – la cabane, la hutte -, de certaines géographies – la forêt du Nord, la garrigue-, … Dans ce travail de la mémoire qui traverse les pièces, la vision picturale refait alors surface.

Accords d’orange et de blanc, empâtement, plastique comme une luisance de vernis, densité du carton, dessin des branchages… la peinture est présente comme interrogation de départ et mode opératoire. La construction picturale est l’un des enjeux du travail qui devient une décomposition des mouvements, des doutes, des pensées de la peinture en train de se faire. Comme une distanciation des différents temps du travail. Des restes, éclaboussures d’autres peintures que nous ne voyons pas, apparaissent, réinvestis.
À ces données picturales, répond un travail sur le « où peindre ? » ou encore « depuis quels lieux de pensée s’exerce la peinture ? ». Répondre à cette question par la fabrication de petits projets sommaires de lieux possibles pour l’exposition est plus qu’une pirouette, elle met en jeu un en-soi pictural qui passe par les détours de l’altérité : le paysage, l’architecture extérieure ou intérieure, comme autant de machines à penser les lieux d’où l’on peint, où l’on peint, que l’on peint.
Mettre la peinture en terrain précaire, interroger ontologiquement la notion de son lieu, revient à mettre en danger les échafaudages classiques, se mettre soi-même en situation de péril. Mettre en jeu le possible d’une disparition depuis les lieux précaires d’une émergence.

Muriel Lepage