Galerie Vasistas

Joël Renard présente des oeuvres récentes (2001-2004), des peintures…
Ces pièces ne sont pas ambigües mais complexes ; la préoccupation première de l’artiste a été d’ordre pictural mais nous connaissons son travail antérieur et son intérêt pour la construction et l’architecture de ses oeuvres, ses sculptures et maintenant ses peintures.

Ces nouvelles peintures – 3 grands formats, 4 moyens et une série de quinze petits – sur bois et striées d’acrylique, ont chacune un statut de tableau « décalé-décollé » qui s’approcherait de celui de l’objet ; le support bois leur confère une spécificité propre voire une fonction.

En surface, l’héritage de l’art nordique de Théo van Doesburg semble s’affirmer dans un premier temps: « rien n’est plus réel qu’une ligne, qu’une couleur, qu’une surface » et la peinture est construite comme représentative d’une architecture élémentaire, c’est à dire qu’elle se développe en partant des éléments de la bâtisse : lumière, fonction, matériaux, volume, temps, espace, couleur (…) Au lieu de la symétrie, la nouvelle architecture propose le rapport équilibré des parties inégales. La nouvelle architecture ne distingue pas le « devant » (façade), du « derrière », le « droit » du « gauche » de l' »en bas ».

Cette rigueur concrète hache les pavements de Joël Renard sans imposer une calviniste austérité mais exhalant une méditerranéenne poésie.

J.Paul Guarino

 

 

Du bon usage de l’aggloméré

Il apparaît que nombre d’artistes, de la génération de Joël Renard, travaillent aujourd’hui encore en revisitant — et questionnant — certaines traditions et logiques modernistes, en empruntant au vocabulaire formel de l’abstraction géométrique historique par exemple. Le langage plastique des avant-gardes utopistes (de Mondrian et Malevitch à l’art concret au sens le plus large) est ainsi fréquemment réinvesti dans le territoire de la peinture, comme un espéranto géométrique : les questions de surface/façade, de frontalité, les motifs de grilles, de lignes et de bandes sont autant de références esthétiques et culturelles redéployées dans un contexte actuel, pourtant bien éloigné de celui des illusions modernistes.
L’intérêt parallèle que porte Joël Renard à l’architecture, le caractère des « petits volumes-constructions » et des « installations-vitrines » (show cases…) qu’il a été amené à réaliser, l’élargissement de son travail dans le cadre de ON — en collaboration avec Caroline Muheim — ne trahissent aucunement un manque de cohérence de l’approche, mais, au contraire, peuvent plutôt témoigner d’une attention aiguë, à la fois sur l’histoire de l’art et sur la société, la culture et l’espace contemporains. Si un regard pressé et pessimiste peut percevoir cette méthode comme une simple location ou variation autour de formes préexistantes — ce qui paraît être le cas pour de nombreux artistes au formalisme superficiel et désincarné —, il en oublierait que la transposition des formes, chez Renard comme chez les meilleurs, pose des questions dépassant une banale stratégie d’inscription de signes sur un fond, vidée de tout sens. Sans être le support d’un optimisme illusoire, le travail de poursuite et de déplacement des formes (des codes stéréotypés dirait ce regard) est pour l’artiste source d’interrogations sur notre présent, celui que les pionniers modernistes imaginaient radieux dans la fameuse plasti-cité, mais aussi sur le futur, menaçant, au sein d’une Histoire qui n’en finit plus de finir. À l’opposé d’une production de masse aux allures moyennes, Joël Renard met en place un travail minutieux, précis, peu bavard mais pas aphone, sensible.

Comme l’a plusieurs fois montré Christian Besson par ailleurs, il apparaît qu’il n’y a jamais eu de véritable rupture dans l’utilisation des éléments formels de cette tradition abstraite, même si l’essentiel de l’énoncé s’est évidemment déplacé. Si la génération d’artistes dont nous parlions, qui placent aujourd’hui une partie de leur travail dans une certaine lignée du modernisme (Mercier, Boyce, Gillick, Rondinone… que l’on n’associe pas à Joël Renard, rassurez-vous amis lecteurs), semble avoir été nourrie de problématiques post-modernes dans les années 80 — comme l’avoue Renard pour sa part — on est loin, ici en tout cas, de l’ironie, du simulacre (Peter Halley…) ou du caractère quelque peu désabusé de John Armleder (« Je ne suis qu’un peintre de plus »). Même si les modèles historiques ne sont plus opérants, les œuvres présentées ici ne sont pas repliées sur elles-mêmes autour de murailles. Autrement dit, s’il nous apparaît évident que la galerie Vasistas est bien décorée, ce décor n’est sans doute pas celui d’une série B.

 

Sans titre. 2002. Acrylique sur bois. 28 x 28 cm chaque. (série de 15)


Les petits formats récents de Joël Renard, directement issus du néo-plasticisme, nous montrent donc des grilles. Cet emblème de l’ambition moderniste, comme l’a magistralement souligné Rosalind Krauss, procède ici d’un principe de « lecture centripète ». Le motif est entièrement contenu dans les limites de l’œuvre qui semblent conditionner la disposition interne et que le spectateur ne peut pas ne pas prendre en compte. Le tableau apparaît ainsi, non seulement comme une surface peinte opaque, mais il se positionne aussi comme le véritable « objet de la vision ». Le format, manipulable, familier, presque précieux, l’épais support de bois dont les tranches ne sont ni cachées ni même recouvertes, l’accrochage légèrement décollé du mur — l’épaisseur du tableau — intensifient plus encore ce caractère matérialiste. Les pièces plus importantes présentent également cette tension entre leur statut d’images peintes, classiques, et une autonomie physique, affichant même le souvenir d’une éventuelle fonction : des liteaux de bois dépassent derrière la façade, structurant l’objet comme les bandes verticales structurent la surface ; des plaques peintes se superposent et se soulèvent mais retombent sous leur propre poids devant un support aggloméré dont la présence manifeste et brute renvoie à une sorte d’art du bricolage (au sens noble du terme, tel qu’a pu le définir Lévi-Strauss) ; des tableaux découpés (shaped canvas, pour renvoyer à du connu) proposent alternativement au spectateur de s’absorber dans la « visualité » de l’image apparente et d’expérimenter les relations que peut entretenir une forme physiquement présente et tangible avec son environnement (le mur, l’espace).

Outre la relation ambiguë entre absorption et « objectité », les tensions, multiples, forment de toute évidence le cœur des enjeux proprement picturaux des tableaux de Joël Renard. Ainsi, les éléments plastiques inscrits sur les surfaces ne sont pas aussi rigoureux et systématiques qu’un premier regard, pressé, pourrait le laisser croire, mais fourmillent au contraire d’effets déstabilisateurs. Sans spectacle, sans prouesse technique et sans souci de légitimation, les processus de mise en œuvre et les mécanismes de construction sont visibles et démontables et laissent transparaître une part d’aléatoire ou même d’imprécision qui détonne avec la rigidité apparente des images, du vocabulaire et de la grammaire utilisés. De l’aveu même de l’artiste, les quelques formes circulaires presque transparentes, qui naissent ici ou là, peuvent se laisser percevoir comme des bulles ou des fantômes de nez de clown générant encore un écart maîtrisé — un équilibre — entre pudeur de l’expression et dévoilement intime. Les choix chromatiques ou le traitement sensible des formes, noires et blanches en particulier, confèrent enfin aux œuvres un certain luxe, un certain calme, que, a priori, nous n’osions pas attendre.
Avec des images modernes, moyennes et familières, qu’aucun plasticien ne pourrait rater, Joël Renard expose des Joël Renard, spécifiques, réussis, beaux peut-être.


Patrick Perry, octobre 2004

 


David Bioules / Joël Renard
22 mars – 28 avril 2012 / Galerie Vasistas.

Montpellier S’il est à la mode d’être décomplexé, profitons de la tendance, même si la Peinture, comme la Pensée, n’a jamais subi les modes, à l’encontre de nos regards, parfois faibles. Les problématiques de la Peinture, obligatoirement classiques, n’ont que peu évoluées depuis Lascaux, apparition de la perspective ou disparition de la ligne d’horizon comprises. Quand le spectateur se transforme en amateur de sensations fortes, il aura du mal à se suffire d’émotions pleines. Peu importe mais le bon peintre doit et peut résister à ces demandes qui ne sont que lubies en vérité. Il n’a pas à combattre le goût, bon ou mauvais, le beau ou le laid, le propre ou le sale. Et encore moins l’Histoire, vraie ou fausse. Mais il doit « savoir » pour mieux ignorer ; l’intelligence ne débordera pas du tableau, la nécessaire « bétise » contenue. Laissons croire alors que la Peinture reprend du poil de la brosse.

J.Paul Guarino.

Notes issues des carnets 2011

Les peintures présentées ont été réalisées durant l’année 2011, les volumes en 2007-2008 et 2011-2012 / Acrylique sur toile de lin, châssis de format standard type 6F, 8F, 10F, 12F, 15F, F comme Figure / Laisser la peinture ouverte / Envisager la peinture comme une possibilité toujours nouvelle d’être dans un plaisir non dissimulé de faire, tout en le sabordant par une inquiétude de savoir si la peinture fait tableau / La méthode de travail repose sur l’intuition, un savoir-faire et la mémoire / Un mode de travail « négligé » et rapide d’exécution qui permet de tirer profit des accidents, rencontres et coïncidences surfant entre le re-connu et le connu / Loin d’abstraire-soustraire-réduire, elles sont le plus souvent dans une surcharge à la limite de la croûte des vieux gestes…

Joel Renard.